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 Conte d'Oscar Wilde - Le Maître de Sagesse.

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MessageSujet: Conte d'Oscar Wilde - Le Maître de Sagesse.   Mer 14 Mar - 10:36

LE MAÎTRE DE SAGESSE




Dès son enfance, il avait été comme ceux qui sont pleins de la parfaite connaissance de Dieu et, même alors qu’il n’était qu’un adolescent, un bon nombre de saints, aussi bien que certaines saintes femmes qui habitaient la libre cité de sa naissance, avaient éprouvé un grand émerveillement de la grave sagesse de ses réponses.
Quand ses parents lui eurent remis la robe et l’anneau virils, il les embrasse et les quitta pour aller de par le monde afin de parler de Dieu au monde. Car nombreux étaient, dans ce temps-là, ceux qui ne connaissaient pas Dieu du tout, ou n’avaient de Lui qu’une connaissance incomplète, ou qui adoraient les faux dieux qui habitent les bosquets et n’ont aucun souci de leurs adorateurs.
Il se tourna face au soleil et se mit en chemin, marchant sans sandales, ainsi qu’il avait vu marcher les saints, et portant à sa ceinture une sacoche de cuir et une gargoulette de terre cuite.
Tout en cheminant le long de la grand-route, il était plein de la joie qui vient de la parfaite connaissance de Dieu, et sans cesse il chantait les louanges de Dieu ; puis, au bout de quelque temps, il parvint dans un pays étranger où il y avait de nombreuses cités.
Il traversa onze cités. Quelques-unes de ces cités étaient dans les vallées, d’autres sur les rives des grands fleuves, et d’autres étaient bâties sur des collines. Dans chaque cité il trouva un disciple qui l’aima et le suivit, et de chaque cité aussi une multitude le suivit, et la connaissance de Dieu se répandit dans toute la contrée : nombre de ceux qui la gouvernaient se convertir, et les prêtres des temples où étaient les idoles s’aperçurent que la moitié de leur gain leur échappait et que, lorsqu’ils battaient du tambour à l’heure de midi, personne ou quelques-uns seulement apportaient des paons et des offrandes de chair, comme c’était la coutume avant sa venue.
Cependant, plus le peuple le suivait et plus grand était le nombre de ses disciples, plus grande aussi devenait sa douleur. Il ignorait pourquoi sa douleur était si grande. Car il parlait toujours de Dieu, s’inspirant de la plénitude de cette parfaite connaissance de Dieu que Dieu lui-même lui avait dispensée.
Un soir, il sortit de la onzième cité, qui était une cité d’Arménie, et ses disciples et une grande foule de peuple le suivirent ; il monta sur une montagne et s’assit sur un rocher qui était sur la montagne , et ses disciples debout l’entourèrent, et la multitude s’agenouilla dans la vallée.
Il courba sa tête sur ses mains et pleura, et il dit à son Âme :
« Pourquoi suis-je plein de douleur et de crainte, et pourquoi chacun de mes disciples est-il un ennemi qui marche au plein du jour ? »
Son Âme lui répondit :
« Dieu t’avait rempli de Sa parfaite connaissance, et tu l’as prodiguée aux autres. Tu as divisé la perle de grand prix et tu as réparé en morceaux le vêtement sans couture. Celui qui prodigue la sagesse se dépouille soi-même. Il est comme celui qui donne son trésor à un voleur. Dieu n’est-il pas plus sage que toi ? Qui es-tu, que tu révèles à d’autres le secret que Dieu t’a confié ? J’était riche autrefois et tu m’as appauvrie. Je voyais Dieu autrefois, et maintenant tu l’as caché à mes regards. »
Et il pleura de nouveau, car il savait que son Âme lui disait la vérité, qu’il avait donné aux autres la parfaite connaissance de Dieu, qu’il était comme ceux qui se cramponnent au manteau de Dieu et que sa foi l’abandonnait en proportion du nombre de ceux qui croyaient en lui. Et il se dit à lui-même :
« Je ne veux plus parler de Dieu. Celui qui prodigue la sagesse se dépouille soi-même. »
Au bout de quelques heures, ses disciples s’approchèrent et se prosternèrent sur le sol et lui dirent :
« Maître, parle-nous de Dieu, car tu possèdes la parfaite connaissance de Dieu, et nul homme que toi ne la possède. »
Il leur répondit :
« Je vous parlerai de toutes les choses qui sont dans le ciel et sur la terre, mais de Dieu je ne veux plus vous parler. Ni maintenant, ni à aucun autre moment ne vous parlerai-je de Dieu. »
Ils furent courroucés contre lui et lui dirent :
« Tu nous as menés dans le désert pour que nous puissions t’entendre. Vas-tu nous renvoyer affamés, et aussi la grande multitude que tu as fait te suivre ? »
Il leur répondit :
La multitude murmura contre lui et lui dit :
« Tu nous as menés dans le désert, et tu ne nous as donné aucune nourriture. Parle-nous de Dieu et cela nous suffira. »
Mais il ne leur répliqua pas un mot, car il savait que s’il leur parlait de Dieu, il dilapiderait son trésor.
Ses disciples s’éloignèrent tristement, et la multitude du peuple retourna à ses demeurent, et beaucoup moururent en chemin.
Quand il fut seul, il se leva, se tourna face à la lune et chemina pendant sept lunes, sans adresser la paroles ni sans répondre à aucun être humain. Au déclin de la septième lune, il parvint à ce désert qui est le désert de la Grande Rivière. Ayant trouvé une caverne qu’habita jadis un centaure, il se tressa une natte de roseau sur laquelle il put se coucher et il se fit ermite. Chaque jour, l’Ermite louait Dieu d’avoir permis qu’il gardât un peu de Sa connaissance et de Sa merveilleuse grandeur.
Or, un soir que l’Ermite était assis au seuil de la caverne dont il avait fait sa demeure, il aperçut un jeune homme au visage beau et méchant, qui passa, en piètre accoutrement, et les mains vides. Chaque soir, les mains vides, le jeune homme passait, et chaque matin il revenait les mains chargées de pourpre et de perles. Car c’était un brigand qui détroussait les caravanes des marchands.
L’Ermite le regardait avec compassion, mais il ne lui adressait pas la parole, car il savait que quiconque profère une parole perd sa foi.
Un matin qu’il revenait les mains pleines de pourpre et de perles, le jeune homme s’arrêta, fronça les sourcils et, frappant du pied le sable, il dit à l’Ermite :
« Pourquoi me regardes-tu toujours de cette façon quand je passe ? Qu’est cela que je vois dans tes yeux ? Car aucun homme jusqu’ici ne m’a regardé de cette manière, et cela m’importune et m’irrite. »
L’Ermite lui répondit :
« Ce que tu vois dans mes yeux est la pitié. C’est la pitié qui te contemple avec les regards de mes yeux. »
Le jeune homme eut un rire de mépris, et, d’une voix acerbe, il cria à l’Ermite :
« J’ai de la pourpre et des perles dans mes mains et tu n’as qu’une natte de roseau pour t’étendre. Quelle pitié aurais-tu de moi ? Et sous quel prétexte éprouves-tu cette pitié ?
- J’ai pitié de toi, répondit l’Ermite, parce que tu n’as pas la connaissance de Dieu.
- Est-ce une chose précieuse, cette connaissance de Dieu ? - demanda le jeune homme en s’approchant jusqu’à l’entrée de la caverne.
- Elle est plus précieuse que toute la pourpre et que toutes les perles du monde, répondit l’Ermite.
- Et tu la possèdes ? S’enquit le jeune homme en s’avançant plus près encore.
- Jadis, en vérité, répondit l’Ermite, j’ai possédé la parfaite connaissance de Dieu, mais par ma sottise je m’en suis démuni et l’ai partagée parmi les autres. Pourtant, ce qu’il m’en reste maintenant même est plus précieux que la pourpre et les perles. »
Quand le jeune brigand entendit cela, il jeta la pourpre et les perles qu’il portait dans ses mains et, tirant un cimeterre aiguisé, il dit à l’Ermite :
« Donne-moi tout de suite cette connaissance de Dieu que tu possèdes, ou je vais sûrement te mettre à mort. Qui m’empêcherait d’occire quiconque a un trésor plus grand que le mien.
L’Ermite ouvrit les bras et dit :
« Ne vaut-il pas mieux pour moi d’être dépêché jusqu’aux plus lointaines demeures de Dieu pour y célébrer Ses louanges que de vivre en ce monde sans plus posséder Sa connaissance ? Donne-moi la mort si c’est ton désir, mais je ne te livrerai pas ma connaissance de Dieu. »
Le jeune brigand s’agenouilla et le supplia, mais l’Ermite ne voulut pas lui parler de Dieu ni lui donner son trésor. Alors le jeune brigand se releva et dit à l’Ermite :
« Qu’il en soit comme tu le veux. Quant à moi, je vais allé à la cité des Sept Péchés, qui n’est qu’à trois journées d’ici, et pour ma pourpre ils me donneront du plaisir, et pour mes perles ils me vendront de la joie. »
Il ramassa la pourpre et les perles et s’éloigna rapidement.
L’Ermite l’appela et se mit à le suivre et à le supplier. Pendant trois jours, il suivit, sur la route, le jeune brigand et l’adjura de revenir et de ne pas entrer dans la cité des Sept Péchés.
De temps en temps, le jeune brigand se retournait vers l’Ermite, et il l’appelait et lui disait :
« Veux-tu me donner cette connaissance de Dieu qui est plus précieuse que la pourpre et les perles ? Si tu consens à me la donner, je n’entrerai pas dans la cité. »
Toujours l’Ermite répondait :
« Tout ce que j’ai, je te le donnerai, à part cette seule chose. Car, cette seule chose, il n’est pas légitime que je te le donne. »
Au crépuscule du troisième jour, ils arrivèrent auprès des grandes portes éclatantes de la cité des Sept Péchés. De la cité parvenait la rumeur d’une profusion de rires.
Le jeune brigand y répondit par ses rires et il leva le bras pour soulever le heurtoir de la porte. Comme il faisait ce geste, l’Ermite courut vers lui et le saisit par les pans de son manteau, et il lui dit :
« Etends tes mains, pose tes bras autour de mon cou, place ton oreille contre mes lèvres et je vais te donner ce qui me reste de la connaissance de Dieu. »
Le jeune brigand s’arrêta.
Et, quand il lui eut imparti sa connaissance de Dieu, l’Ermite se laissa choir sur le sol et pleura ; de grandes ténèbres lui cachèrent la cité et le jeune brigand, de sorte qu’il ne les vit plus.
Tandis qu’il gisait là, pleurant, il sentit auprès de lui la présence de Quelqu’un. Et Celui qui était là, debout, avait des pieds d’airain et sa chevelure était comme de la fine laine.
Il releva l’Ermite et lui dit :
« Jusqu’à ce moment, tu avais la parfaite connaissance de Dieu, à présent tu possèderas le parfait amour de Dieu. Pourquoi donc pleures-tu ?
Et il lui donna un baiser.


Oscar Wilde, Le Maître de sagesse, La Pléiade, Gallimard, 1996, p. 38.
Traduction, François Dupuigrenet.

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